Poste 5
5. Le lac – vitrail : la pêcheuse

Ce cinquième vitrail d’Anne-Lise Vullioud, vitraillère au Brassus, témoigne de la présence immédiate d’un lac qui pourvoit en partie à vos besoins culinaires. Pour le personnage, homme ou femme, la question reste posée !
Aussi loin que l’on remonte dans le temps, le Combier eut toujours le droit de pêche dans les trois lacs de la Vallée, au moins à la ligne à défaut de pouvoir employer d’autres engins. Ce droit est rappelé dans un acte du 9 juillet 1458, époque où l’abbé Nicolas de Gruffi régent l’abbaye du Lac de Joux:
Ils prononcèrent : sur le premier point, que les habitants du village du Lieu seront maintenus dans le droit de pêcher à la ligne, dans les trois lacs, mais qu’ils ne pourront se servir de nasses et de filets qu’avec une permission spéciale de l’abbé, qui devra l’accorder individuellement pour noces, baptêmes et prévères, c’est-à-dire pour fêter les relevailles des femmes en couche[1].
On parle seulement ici des habitants du Lieu pour la simple raison qu’il n’y en a nulle part ailleurs, excepté à l’Abbaye, mais ceux-ci directement vassaux des religieux, donc sans droits particuliers.
Le lac de Joux, survol
Le village de l’Abbaye est doublement attaché au lac. D’une part par son nom ancien, l’abbaye du Lac-de-Joux[2], et d’autre part parce qu’il en est riverain, et que nombre de ses activités, de loisirs plus que professionnelles aujourd’hui, sont tournées du côté de cette vaste étendue d’eau, la plus grande de tout le Jura suisse.
La commune de l’Abbaye, du fait d’être toute entière riveraine de ce lac, fut toujours soucieuse de l’écoulement de ses eaux qui ne put se faire que de manière naturelle jusqu’en 1903. A cette date s’achèvent les travaux d’une galerie artificielle sur Vallorbe. La dite commune redoutait non seulement les grandes inondations qui se renouvelaient tous les dix ans environ, mais plus encore une montée inéluctable des eaux qui auraient recouvert une bonne partie des terres cultivées et surtout les villages.
En vue de maîtriser les eaux, elle racheta en 1777 les installations industrielles situées sur l’entonnoir de Bonport, sur la rive gauche du lac Brenet. Elle comptait par ce biais disposer librement de cet entonnoir afin de pouvoir le curer à sa guise en vue de trouver de nouveaux écoulements par lesquels l’eau pourrait s’écouler avec plus de facilité. Ce ne fut jamais le cas, les inondations perdurèrent et les frais liés à ce site industriel pesèrent lourdement sur les finances communales. Il en fut de même pour ces batardeaux établis entre les deux lacs afin de faciliter ce type de travaux.
Aujourd’hui, si les eaux des lacs continuent à emprunter les entonnoirs pour ressortir à la résurgence de l’Orbe, elles servent aussi à alimenter les usines électriques de La Dernier.
Le lac de Joux eut toujours son utilité quant à la pêche. Les abbés étaient friands de poissons. Leurs successeurs n’allaient pas déroger à de tels goûts culinaires. Espèces principales: truite – brochet – perches et féra.
Deux pêcheurs professionnels se partagent le lac, à chacun sa moitié ! Ils restent actifs l’hiver en établissant une garde sur sa surface gelée.
Le lac fut utilisé d’ancienne mémoire pour amener les bois coupé sur le territoire du Chenit par les gens de Vaulion sur le Pré de la Cure des abbés. Un acte de 1513 règle les conditions. C’est là le premier indice d’une valeur marchande attachée à ces bois.
C’est aussi ce lac que traversait en des temps anciens, le pasteur de l’Abbaye qui avait en plus de sa paroisse la charge de celle du Lieu. Il faisait la course en barque à rames. Parti du village de l’Abbaye, il ramait ferme, lui ou son commis, pour rejoindre l’autre rive suivant une belle diagonale. Sur terre ferme, il grimpait la colline du Revers pour redescendre de l’autre côté où il retrouvait la grande église de la Rochettaz, alors située à la Combe. Le parcours terrestre n’était donc que de quelques minutes sur une sente qui fut nommée plus tard Le Chemin du Ministre. Ce toponyme, tout comme le chemin, existent encore.

ACL, cadastre de 1814. On parle indifféremment du Sentier au Ministre, ou du Chemin au Ministre. Ici il s’agit du Sentier au Ministre.
C’est dans ce même lac qu’aurait échoué, selon la légende, la cloche d’argent que les abbés sonnaient une fois l’an le matin de Pâques. Campane qu’ils auraient prise avec eux sur le lac lors de leur retraite de 1536. Une mauvaise évaluation du poids, et hop, la voilà passée par-dessus bord. Et si les abbés purent regagner le bord, rive occidentale, la cloche quant à elle sombra dans les profondeurs du lac où elle se perdit. Et non seulement elle s’y trouve encore, mais il lui arrive de sonner ! Toutefois, à ce qu’il paraît, pour l’entendre, le soir à l’heure de l’Angélus, il faut posséder le cœur d’un saint ou celui d’un enfant, et surtout avoir les oreilles d’un poète !
Plus tard leurs excellences n’aimèrent pas à ce que l’on trafique sur le lac de Joux alors qu’il était gelé. Les accidents y étaient nombreux.
Le lac révèle des secrets, comme ces pieux enfoncés profondément dans les monts qui ne se révèlent que par basses eaux.
Le lac accueillit en 1889 le Caprice, premier du nom. Une compagnie de navigation sur le lac de Joux gérait son activité. Une faillite en 1912, un nouveau bateau à vapeur, Le Matin, et l’aventure se termine avec la première guerre mondiale. Naît une nouvelle compagnie de navigation en 1977 qui lance le Caprice II, bateau de plaisance à destination des touristes attirés par une promenade dans un cadre enchanteur.
Le lac demeure un lieu privilégié pour les loisirs nautiques d’aujourd’hui. En belle saison : natation – plongée sous marine – ski nautique – voile – planches à voile – paddle – aviron et divers. En hiver, lorsque le lac est gelé : patin[3] – char à glace – ski et snowkite.
Mais le lac reste aussi, pour la majorité de la population, partie intégrante du paysage, avec sa lumière qui change au fil des heures ou des saisons.
Il est, avec la Tour et bientôt le Chemin de St. Norbert et ses neuf vitraux, la carte de visite du village tout autant que celle de la Vallée toute entière.

Le pêcheur est aussi un philosophe.

Le village de l’Abbaye s’est construit sur le delta de la Lionne.

Tout pour le patin

En face de l’Abbaye, de l’autre côté du lac, sur des roches couleur de fer, se découvre la silhouette d’un patin et ces dates : 1875-1876. Cette peinture d’importance, rafraîchie de temps à autre, s’appelle… devinez comment… Le Patin !
Il ne fixe pas par l’inférieur de sa lame la hauteur du lac à cette époque – il ne fut jamais si haut – mais il constitue simplement le témoignage des frères Le Coutre quant à l’introduction à la Vallée de Joux du patin à lame d’acier.
Ces frères étaient de la Golisse où le patin faisait fureur autant qu’au Pont, ou même qu’à l’Abbaye.
Les amateurs de patins étaient si mordus en ce temps-là, qu’ils fondèrent un Club des Patineurs en 1886. Celui-ci avait pour tâche de préparer des pistes pour les patineurs en même temps que d’assurer leur sécurité en balisant le lac. Pour différentes raisons, il ne devait pas durer. Il fut remplacé en 1898 par la Société de sauvetage du lac de Joux. Les activités de cette nouvelle organisation devaient perdurer tout au long du siècle suivant.

Garde du lac de Joux, les dames s’y mettent aussi.

Insigne du Club des Patineurs.



La garde du lac consciencieusement assurée. Au Pont.

A L’Abbaye, à proximité du Patin.
Sortez vos patins !



Quand c’est l’heure du patin (ou du ski)

2012. Par grande bise.


Par temps de neige. Photo du 28.2.2013.

Un spectacle dont la beauté vous dépasse. 26.01. 2017. .
La saga des petits patineurs de l’Abbaye

La glace est parfaite mais les chutes toujours possibles. Une fillette s’improvise secouriste !

Une maman passait par là pour les prendre en photo, ces petits !

Souvent, patinage artistique pour les filles et hockey pour les garçons.

Aujourd’hui membre du comité du chemin de St- Norbert, elle posait alors pour l’éternité.
Quand survient la débâcle





Mais sauvez-moi ce Caprice !
L’aventure de la navigation sur une étendue d’eau située à plus de 1000 m, avec les glaces de l’hiver, devait requérir les bonnes volontés de tous les intervenants, et notamment des villages en ce qui concerne les débarcadères. Celui de l’Abbaye n’échappa pas à la règle :
4 juin 1889. Construction d’un débarcadère. Il est donné connaissance d’une lettre de la compagnie de navigation annonçant qu’elle ne peut accepter les trois cents francs offerts pour la construction d’un débarcadère et engage le Conseil administratif à le faire construire elle-même Chez Colas, délibérant il est décidé de faire demander à Henri Rochat et Ct Reymond charpentiers quel prix ils feraient pour cette construction ; après les avoir entendus, il est décidé de les charger de cet ouvrage qui devra être fait d’après le plan établi pour le prix de deux cent dix francs toutes fournitures à la charge du hameau. Ce prix est consenti à la condition que ce travail soit bien exécuté solidement et sous la direction du Conseil administratif ; ensuite de cette décision une publication sera faite pour la fourniture d’environ 40 mètres carrés de boudrons en mise publique pour lundi 10 juin à huit heures du soir[4].
Ce débarcadère, dont l’entretien fut toujours à la charge du village, devait exiger sans cesse des restaurations, avec un rallongement en 1897. Et cela jusqu’à la fin de la dite compagnie, deuxième formule, en 1914.


Une publicité très alléchante.

Des difficultés qui pourraient couler la compagnie.

Et l’horaire chaque année dans la FAVJ.
Des anciens et anciennes se souviennent :
Les petites de Palézieux
Avec quelle hâte on attendait leur arrivée. Toute la maison était en émoi et grand’my préparait force gâteaux et bricelets. Enfin, un beau jour de juillet, on partait à leur rencontre au Rocheray, car le Pont-Brassus n’existait pas encore, et le trajet se faisait par le lac. Quelle émotion quand le majestueux « Caprice » (il paraissait si grand !), se montrait enfin ! La passerelle est jetée. Voici oncle Albert en tête, avec son chapeau de paille, Tante Emma, toujours vêtue de noir, et les deux petites en robe blanche, avec leurs longs et beaux cheveux châtains, deux anges apparemment. De part et d’autre, ce sont des rires, des baisers, des questions sans fin, et c’est ainsi qu’on s’achemine vers la chère vieille maison[5].
Autrefois, avant la construction du chemin de fer Pont-Brassus, un petit bateau à vapeur sillonnait journellement l’onde claire du lac et transportait les voyageurs du Pont au Rocheray. « Caprice » était son nom, et ce nom lui allait à merveille, car il se montrait parfois fort capricieux dans sa navigation. Il lui arrivait de s’ensabler. Un jour que pareil accident lui était advenu, il avait à son bord un vénérable magistrat, décédé depuis longtemps, qui, saisi d’une émotion bien compréhensible, apostropha l’équipage en ces termes : « au nom de la loi désensablez-moi ce bateau ». Du gentil « Caprice » il ne reste que le souvenir et les vestiges chaotiques de la jetée d’accostage[6]
Quand j’étais gosse, j’habitais la vieille maison située à la Pointe, vers chez Grosjean. Très souvent, j’allais sur cette pointe héler le pilote M. Bally, qui me faisait signe en passant. Il était vêtu d’un uniforme bleu avec boutons d’or et portait naturellement la casquette. Il était accompagné d’un contrôleur vendeur de billets, lui aussi en uniforme, qui faisait le service d’amarrage. Le dernier chauffeur, Marius Hering, qui fut ensuite coiffeur au Sentier, est mort au printemps 1978. Nous allions pêcher la perchette quand il y en avait encore, sur le débarcadère situé dans le golfe de vers chez Grosjean, débarcadère qui était pratiquement inutile, car on se contenta d’un seul débarcadère situé sous le temple. Ces débarcadères construits entièrement en bois, sur pilotis, devaient être démontés en temps utile, car la glace aurait tout écrasé, et reconstruits au printemps. Le coût de ces opérations a fait l’objet de contestations entre les villages et la commune, chacune de ces administrations voulait se décharger sur l’autre. Je crois qu’en ce qui concerne les Bioux, les jeunes du village y contribuaient bénévolement. L’un d’entre eux, le jeune Reymond, s’est même noyé en faisant ce travail. Ce devait être aux environs de 1890. A cette époque, on ne parlait pas de responsabilité civile, et financièrement l’affaire fut vite classée. Lors de ses soirées, la Société de Gymnastique, fondée en 1907, était autorisée à se servir des planches du débarcadère pour monter une scène surélevée dans la remise qui tenait alors lieu de grande salle. J’ai pris part à ce travail.
Durant l’hiver, le bateau était abrité sous une remise en bois située au Rocheray. Lors d’un hiver précoce, le bateau a été emprisonné dans la glace au débarcadère du Pont. Il a fallu chaque jour aller casser la glace pour qu’il ne soit pas écrasé. Des rails et un wagonnet permettaient de monter le bateau dans le hangar du Rocheray[7].

Le caprice au Rocheray. Le hangar pour réduire le bateau pendant l’hiver est à droite du Moulin.

Le Caprice deuxième du nom ne connaîtra hélas jamais la vapeur. Il a tout de même belle allure sur les flots bleus du lac de Joux.
Un lac idéal pour les artistes

Bourgeois 1822. Le romantisme est roi et la Vallée est belle. Quel enchantement que de la découvrir de telle manière en descendant de Pétra-Félix par l’ancienne route passant au Mont du Lac.

Suzy Audemars, huile sur toile, 1938, De la Dent de Chichevaux à la Dent de Vaulion, l’Essor, 2011.

Une toile exceptionnelle révélant les lignes harmonieuses et parfaites de notre haut vallon.

Notre romantique Milon dont la grâce et le romantisme fascinent.
Le lac de Joux, objet no 1 pour la publicité touristique

L’une des plus splendides couvertures d’ouvrages publicitaires. 1904.

Affiche des années trente. Il fait si beau, là-haut…

Maman, tu me racontes l’histoire de la Cloche d’argent !

La mode s’invite aussi dans notre Vallée.

Ski et lac font bon ménage.

Dès le Pont, le train ne retrouve le lac qu’aux Esserts de Rive, au sortir des deux tunnels de Pré Lionnet.
[1] De Gingins, AALJ, 1842, p. 80.
[2] Jadis les tirets pour Lac-de-Joux étaient presque toujours de circonstance.
[3] Au vu des nombreux chapitres qui lui sont consacrés, une certaine forme d’obsession !
[4] ACA, livre de procès-verbaux de l’époque concernée.
[5] Rose Guignard, manuscrit inédit des années cinquante.
[6] Le Rocheray, texte, paru dans la Revue du 4 février 1934. De Samuel Aubert.
[7] O. Dedie, Histoire de la navigation sur le Lac de Joux, 1976, pp. 8 et 9. Texte de Charles-Edouard Rochat.
