Poste 3

     3. Les fontaines du village de l’Abbaye –  vitrail : la Lavandière 

La lavandière, vitrail d’Anne-Lise Vullioud, vitraillère au Brassus.

    La fontaine du bas, témoignage précieux de la vie d’autrefois, méritait que le  Chemin de St. Norbert s’y arrête. D’autant plus qu’ici jamais l’eau ne fait défaut, d’une clarté merveilleuse et bien propre à vous désaltérer au cœur de l’été.

    Le projet initial proposait de positionner le vitrail sur son support à l’angle sud-ouest. Cet emplacement nous apparu très vite peu approprié. Que faire ? La place est limitée. C’est alors que survint l’idée de placer le vitrail de la Lavandière dans un dégagement circulaire à pratiquer dans la paroi du couvert de la fontaine, à vent. 

    Survint alors une seconde idée, celle de déposer le revêtement d’éternit pour le remplacer par une chape de tavillons. Aussitôt dit, presque aussitôt fait. Peu de temps après, un membre de notre comité, Jacques Berney, s’attela à la tâche et put bientôt nous présenter une superbe façade tavillonnée, travail offert gracieusement à son village. Un seul regret pour notre artisan, que les tavillons ne restent pas tels qu’ils se présentent à peine posés, dans leur belle patine dorée. Malheureusement pour lui, le tavillon vit, subit les effets cumulés du soleil, du vent et de la pluie, et offre bientôt le gris traditionnel de ce type de protection, mais en même temps permet des retrouvailles émouvantes avec l’ancien, alors que les chapes des maisons étaient toutes de ce type.  Il n’y a donc rien ici à regretter.

    Avec la Lavandière, l’artiste  Anne-Lise Vuilloud nous a proposé une œuvre lumineuse, pleine de fraîcheur, bien en rapport avec l’excellence du site.

Nos  lavandières d’autrefois n’ont pas été fixées sur les plaques de verre de nos vieux photographes. Elles sont certes là, qui se rendent à fontaine, s’en approchent – tel qu’ici au Lieu –  mais elles ne se montrent pas à l’œuvre, ainsi qu’on peut le découvrir sur la photo ci-dessous. 

Celle-ci travaillent à couvert sous un bassin de beaucoup plus grand. Nous sommes en Italie. D’un pays à l’autre le travail ne change guère. Il est tout ce qu’il y a de plus fastidieux. Honneur donc à nos anciennes lavandières !

Le rond où prendra place plus tard le vitrail des Lavandières reste la partie la plus délicate de son ouvrage.

 L’artisan Jacques Berney s’applique afin d’offrir à son village une œuvre soignée et durable. Nous sommes en août 2020. On voit sur cette photo à quel point la lumière conduit le blanc du bois à une teinte dorée du plus bel effet, celle-là même qui virera bientôt au gris.

     Les fontaines de l’Abbaye – introduction  –

    Il faut comprendre que pendant une longue période de notre histoire ancienne, tous les éléments constituant une fontaine étaient en bois, bassins, chèvres et tuyaux. Et que ceux-ci, d’une durée de vie limitée, occasionnaient sans cesse des réparations et des frais nombreux. Ici,  à L’Abbaye, comme partout  ailleurs dans les deux autres hameaux de la commune, la responsabilité du réseau d’eau incombait au village.

    La principale faiblesse de la distribution d’eau par le biais des fontaines, consistait en l’usage de tuyaux en bois. Par les grands froids, lors d’hivers rigoureux, l’eau y gelait. Celle-ci étant indispensable, tant pour l’utilisation ménagère que pour l’abreuvage du bétail,  on ne pouvait pas attendre le printemps pour les voir reprendre leur fonction. Il arrivait ainsi  que l’on doive les déterrer, les dégeler et les remettre aussitôt en place. Ces mêmes tuyaux pouvaient d’autre part se remplir de sable, de mousses et de plantes indésirables, éléments accumulés qui finissaient par interrompre le passage de l’eau. Il fallait à nouveau creuser !

    Un spécialiste des fontaines, Mr. Paul Bonard[1], dans un historique propre aux fontaines de l’Abbaye, nous fournit des renseignements intéressants :

    C’est de Vaulion, vers la fin du 18e siècle, que partirent les premiers bassins en pierre qui devaient apporter une révolution dans la vie d’alors, et qu’on retrouve dans des dizaines de villages. L’Abbaye ne tarda pas à avoir les siens, qui venaient remplacer les anciens en bois, qu’on appelait alors des « auges », de faible contenance et qu’il fallait remplacer souvent. On s’adressa alors au maître carrier Marc Antoine Bignens qui, en trente ans, tailla plus de soixante bassins, dont la plupart existent encore aujourd’hui.

    L’auteur avait compté 4 fontaines pour le village :

  1. La grande fontaine (1810), 1955.
  2. La fontaine couverte d’en bas, à deux bassins, 1813, 1863.
  3. La fontaine couverte de la cure, 1838.
  4. La fontaine couverte du côté du Pont, un bassin en ciment, s.d.

    Nous rajouterons à cette liste une cinquième fontaine,  celle du Moulin.

La fontaine couverte du bas et son environnement, exemple parfait d’un site fréquenté par l’ensemble du quartier, approvisionnement d’eau pour le ménage, abreuvage du bétail et lessive.

Etrangement le Pont n’aura jamais de fontaines couvertes

    La grande fontaine

    Paul Bonnard avait fait des recherches dans les archives communales de l’Abbaye afin de retrouver les traces du premier bassin installé au village en 1810, soit celui de la grande fontaine centrale. Il ne retrouva toutefois  aucun convenant ni détails importants concernant son installation. Il put juste découvrir que le bassin, avec paiement en plusieurs fois, avait coûté 200.- Celui-ci devait disparaître en 1955, remplacé par un simili placé à l’air libre et positionné en équerre par rapport à l’ancien dont un amoureux pouvait regretter l’antique présence :

    Deux photos témoignent de cette fontaine, toute deux prises sans doute  le même jour à l’aube du XXe siècle, en 1901.  

Abreuvage du bétail, lessive , c’est là un véritable lieu de vie. Que ne s’est-il pas dit sous ce joli toit couvert de tavillons alors que tout un chacun ou presque était encore  paysan-agriculteur et que les bonnes dames du village y lavaient leur linge, sale ou pas !

Cette deuxième vue prend la rue du haut en prolongation. Le photographe a fait sortir pratiquement toutes les dames du quartier afin de rendre le cliché plus attrayant.  

Tel était le nouveau projet qui ne fut par ailleurs pas respecté, puisque le nouveau bassin, au final, ne fut pas couvert. Quant à l’ancien, personne n’a jamais pu nous dire ce qu’il était devenu. 

Le site tel qu’il se présente aujourd’hui.

    La dite fontaine figure dans l’enquête sur les maisons de 1837 :

      Abbaye, la commune de l’, à L’Abbaye, près de la maison d’école sur la place publique, un couvert de fontaine tout en bois contenant 3 ½ toises[2].

    Elle appartenait donc à la commune, son entretien à charge sans doute  du village.  Son couvert fut entièrement refait en 1863 :

    Conditions sous lesquelles le Conseil administratif expose en mise publique les ouvrages ci-après à faire au couvert de la fontaine dite du milieu.

    Article 1o. La construction d’une paroi en lambris de six lignes d’épaisseur – les joints recouverts avec des coineaux pour faire le côté du midi du couvert de la dite fontaine. Il se placera une pièce au bas à la distance du bassin qui sera déterminée par le Conseil, une dite au milieu et une au haut pour y clouer la paroi, lesquelles pièces devront être assujetties avec une colonne de pointe de chaque bout.

    Article 2o. La construction d’un plancher en boudron dès la tête du bassin à lavoir au bout du couvert du côté du couchant, lequel devra reposer sur 3 solives et avoir une pente du côté du bassin d’un pouce dans sa largeur, laquelle sera déterminée par le Conseil administratif.

    Article 3o. Il se fera aussi un tape-cul pour empêcher que le bétail ne s’introduise dans la partie du bassin destinée au lavage des lessives. La pièce de pointe devra être enterrée au moins de 2 pieds de profondeur et être dehors de terre de 2 1/2 pieds.

    Article 4o. Tous les bois nécessaires à ces constructions ainsi que les fermentes et clouteries seront fournis par le hameau, excepté les lambris et les coineaux qui sont à la charge de l’entrepreneur.

    Article 5o. Les sus dits ouvrages devront être faits de suite et à la réception du Conseil administratif.

    Article 6o. La mise se fait à tant pour le tout.

    Adjudication. Les dits ouvrages, d’après les conditions ci-dessus, ont été expédiés à Jaques Gaizer pour le prix de trente quatre francs. Caution : Ami Guignard de François[3].

    Fontaine couverte d’en bas

   Voici ce qu’en a dit Paul Bonard :

    Cette belle fontaine, avec son large couvert, est restée intacte. De plus, elle offre un aspect assez rare dans le canton : les deux bassins, au lieu d’être l’un à la suite de l’autre, comme c’est généralement le cas, sont placés parallèlement l’un à côté de l’autre, comme à Gryon.

    Celui de devant (1813), légèrement arrondi, devait servir d’abreuvoir pour le bétail, celui du fond (1863), pour les usages domestiques et la lessive, ce qui est rappelé par une plaque fixée contre le mur du fond : « Il est défendu de laver ou mettre tremper des objets et linges sales dans le grand bassin de la fontaine, sous peine d’un franc d’amende qui sera doublée en cas de récidive ». Les comptes de 1814 révèlent qu’on acheta à Morges « cinq feuilles de fer blanc avec une inscription pour les fontaines », pour 7 francs 5 batz. C’est probablement l’une d’elles qui a subsisté jusqu’à nos jours.

    Les archives du village donnent quelques renseignements supplémentaires sur le bassin de 1813 :  

    Du dit jour l’on a délibéré de faire publier à Vaulion une publication pour inviter les maîtres faiseurs de bassin de pierre à se rencontrer à l’Abbaye le 2 janvier pour venir prendre le marché d’un bassin de pierre que le village se propose d’établir à la fontaine du bas du village pour le compte du dit hameau[4].

   Livré à Marc Antoine Bignens de Vaulion pour arrhes le marché fait avec lui pour un bassin de pierre pour le village, 20 francs. Livré 5 bouteilles de vin pour le dit Bignens et ses adjoints le jour qu’ils on fait le marché, 5 francs[5].

    L’on a délibéré de faire une commission pour recevoir le bassin de roche du bas du village, sur quoi le citoyen Abram David Rochat et le secrétaire sont nommés pour la réception et en faire le compte[6].

    Pour ce bassin, la commune avait accordé le montant de 120 francs, tandis que l’on livrait à Bignens la somme qui lui était due selon le marché[7], soit 390 francs. Il est évident que pour avoir le prix total des travaux, il faudrait rajouter les frais divers consécutifs à cette mise en place, comme charriage de sable, de gravier  et de pierre, préparation de la place, reclouage des planches du couvert, réfection d’une partie des tuyaux, perçage de la chèvre pour poser le robinet, achat de plomb pour les barres du bassin, etc.  Notons au passage que le robinet, soit le goulot de la fontaine, avait été acheté à Vallorbe.

  La fontaine figure dans l’enquête sur les maisons de 1837 :

    Abbaye, le village de l’, au Bas de l’abbaye, un couvert de fontaine 3 toises[8].

    On retrouvera les Bignens de Vaulion en 1863 pour la fabrication de deux bassins, l’un pour dédoubler la fontaine du haut, et l’autre pour compléter celle du bas.  C’est alors que l’on découvre un convenant pour la première fois :

    Convention

    Entre le conseil administratif (ou hameau de l’Abbaye) d’une part, et le citoyen Jean Bignens tailleur de pierre à Vaulion l’autre part, il est convenu ce qui suit :

    1o Que le dit jean Bignens se charge de fournir au hameau de l’Abbaye deux bassins en pierre pour les deux fontaines de l’Abbaye.

    2o Ces bassins devront mesurer chacun 12 pieds longueur, 3 pieds largeur et 15 pouces profondeur mesuré intérieurement. La douve ainsi que le fond devront avoir au moins cinq pouces d’épaisseur ;  ils devront être travaillés à la boucharde, être exempt de fissures et de déchets et être rendus sur place et posés chacun sur deux consoles en pierre à côté des bassins existants au frais de l’entrepreneur.

    3o Le dit Bignens a à sa charge la fourniture de 4 consoles en pierre pour placer à titre de solives sous les bassins existants, le déplacement et replacement de ces bassins et des chèvres, ainsi que le placement des tuyaux en fonte sous le nouveau bassin à la fontaine du milieu. Le déblai et remblai est à la charge du hameau.

    4o Le hameau se charge de fournir le bois nécessaire au déchargement des bassins, il fournira de plus deux hommes pour s’aider dans le placement de ces bassins.

    5o Le hameau devra payer un pot de vin à l’entrepreneur et à chaque voiturier chargé en voiturage de ces bassins.

    6o Ensuite des conditions qui précèdent, le dit Jean Bignens se charge de faire ces bassins pour le prix de quarante-cinq centimes le pot fédéral.

    Le paiement se fera à la réception de l’ouvrage, lequel devra être fait pour le 30 juin 1863.

    Ainsi fait et signé à double à l’Abbaye le 4 janvier 1863.

                                                                  Jean Jaqs Bignens, tailleur de pierre[9].

    La facture, révélant des détails intéressants sur la pose,  mérite d’être elle aussi transcrite :  

    Le hameau de l’Abbaye à Jean Jaques Bignens tailleur de pierre à la Gaillettaz sur Vaulion

  1. Doit

    Pour la fourniture de deux bassins en pierre ayant les contenances et formant les prix ci-après :

    Un bassin pour la fontaine du bas du village contenant 1043 pots à 45 cents. 469.-

    Pour 6 ½ journées en sus de celles qu’il devait faire pour poser le bassin, faites pour retravailler la chèvre, poser la barre en fer et cimentage, 19.50

    Un bassin pour la fontaine dite du milieu contenant 1187 pots à 45 cents., 534.-

    Pour 5 ½ journées pour le même fait et les mêmes ouvrages à cette fontaine qu’à celle du bas, 16.50

    Fourniture de 18 L. de ciment à 15 centimes, 2.70

                                                                                                          1041.70

    Livré au moment du posage des dits bassins                                 950.-

    A déduire pour les 8 chevaux qui ont été fournis pour le

    voiturage de ces bassins, à chacun 6.-                                             48.-

                                                                                                              43.70

    Le 29 7bre 1863 a reçu le montant de la note ci-dessus dont quitte :

                                                                   Jean Jaqs Bignens tailleur de pierre[10].

    Le couvert de la fontaine du bas sera construit  cette même année 1863[11].

    Conditions pour la construction d’un couvert à la fontaine du bas du village.

    Article 1er. Le couvert se fera conformément au plan qui en a été levé et qui sera remis à l’entrepreneur par le Conseil administratif.

    Article 2o. Tout le mérrain[12] sera fourni par le hameau pris sur la montagne des Hermitages. Les lambris et l’encelle et toute la clouterie seront aussi fournis par le hameau.

    Article 3o. Le Conseil administratif se réserve tous les débris quelconque provenant de cette construction.

    Article 4o. Le couvert devra être fait de suite après que le hameau sera en règle pour les terrains que le hameau doit acquérir pour l’établissement de ce couvert et à la réception du Conseil administratif, lequel se réserve de donner les directions qu’il jugera nécessaires.

    Article 5o. La mise se fait à tant pour le tout.

    Adjudication. La construction de ce couvert d’après les conditions ci-dessus a été adjugée à Jaques Gaizer pour le prix de cent quarante francs. Caution Ami Guignard de François[13]

La fontaine du bas en 2012.

    La fontaine de la Cure

    Paul Bonnard avait pu en dire ceci :

    Cette petite fontaine est également mentionnée dans les comptes de 1810. Il s’agissait bien entendu d’un bassin en bois qu’il fallut réparer au mois de novembre. Les années suivantes, son nom revient à plusieurs reprises dans les comptes (1812, 1815, 1830). Ce bassin en bois fut remplacé en 1838 par un en pierre. Les procès-verbaux, aussi bien que les comptes, sont muets à son égard[14]. Il sort probablement des mains d’un carrier de Vaulion, d’après la taille et la gravure du millésime 1838, peut-être de Victor Bignens (Marc Antoine était mort en 1829), que nous retrouverons au Pont un peu plus loin.

    Nous ignorons quand le couvert fut construit. Cette fontaine a l’air un peu à l’abandon. Avec un peu de soin, elle pourrait reprendre un aspect assez coquet.

    On sait qu’autrefois, tout au moins au début du XIXe siècle, cette fontaine se trouvait directement accolée à bise de la cure. On ignore l’époque de son déplacement à l’arrière, nouvelle situation où elle trouvait plus d’espace.  

    Elle est citée dans l’enquête sur les maisons de 1837 :

    Vaud, le canton de, à L’Abbaye, maison de cure et four, avec couvert de fontaine[15].

    La fontaine a été restaurée après le passage en 1977 de Paul Bonard qui en déplorait l’état tandis qu’aujourd’hui elle se présente sous son plus bel aspect.   

La fontaine de la cure telle qu’elle se présentait vers 2012.

    L’Etat, pour la fourniture de l’eau à cette fontaine est lié avec le village de l’Abbaye selon la convention suivante :

    Entre l’Etat de Vaud, représenté par le Département de l’Agriculture et du Commerce, et l’Administration du village de l’Abbaye, il est arrêté la convention suivante, destinée a assurer pour l’avenir le bon entretien des conduits de la source qui alimente les deux fontaines publiques du village de l’Abbaye et celle de la Cure du dit lieu, propriété de l’Etat.

    Art. 1o Sans préjudice à son recours contre les autres propriétaires qui profitent ou pourraient profiter de la fontaine de la Cure, l’Etat supportera un tiers de toutes les dépenses d’entretien et de reconstruction des conduits, y compris la source, dès cette source jusqu’à la fontaine publique du centre du village, point de bifurcation où se prend l’eau pour l’alimentation de la fontaine de la Cure, les deux autres tiers des frais seront supportés par le Village de l’Abbaye.

    Art. 2o Depuis le point de bifurcation sus indiqué, l’Etat supportera seul, sous la réserve mentionnée à l’art. 1o, les frais d’entretien des conduits de la fontaine de la Cure, laquelle a droit à un tiers du volume total de l’eau fournie par la source. Dès le même point, les frais des conduits de la 2e fontaine publique sont entièrement à la charge du village de l’Abbaye.

    Art. 3o A la réquisition des préposés de l’Etat ou de l’Administration du village, les conduits de l’eau jusqu’au point de partage seront maintenus constamment en bon état. Les frais du posage des tuyaux neufs commencé en 1870, seront répartis conformément à ce qui est dit ci-dessus.

    Art. 4o L’Administration du Village de l’Abbaye est autorisé à faire exécuter sans en référer à l’Administration cantonale, les réparations urgentes à faire aux conduits indivis, pourvu que le coût n’excède pas cinquante francs par année. Pour les réparations excédant ce chiffre, le consentement de l’Etat devra être demandé.

    Fait à Lausanne le 30 août 1871. Idem à l’Abbaye le 9 7bre 1871.

    Le Chef du département de l’agriculture et du commerce. Signé C. Estoppey[16].

    Fontaine de vers chez Colas

    Paul Bonard s’interrogeait de la manière suivante :

    Cette petite fontaine couverte est-elle ancienne ? Le bassin actuel, en ciment, ne porte pas de date. Il doit être de construction assez récente.

    On la découvre dans l’enquête de  1837 sur les maisons :

    Guignard, héritiers d’Abram Isaac, à L’Abbaye, lieu dit Vers chez Colas, une maison d’habitation, grange et écurie, avec et joignant à vent un couvert de fontaine[17].

    C’est apparemment le 30 octobre 1853 que le village aurait  procédé au rachat de la fontaine de Charles-Samuel Rochat et David Louis Berney au lieu dit chez Colas. La transaction eut lieu pour le prix de 55.-  Il n’y eut jamais là de bassin de pierre taillé par les carriers de Vaulion. Bassin de bois, puis changement de matériau avec le tout ordinaire béton. Ce couvert de fontaine, dont les façades sont tavillonnée,  ne manque pas de charme. 

    Mais le fait qu’elle soit signalée ci-dessus comme propriété du village est curieusement démenti par le document suivant :

    Au Conseil administratif de l’Abbaye,

    Monsieur le Président et Messieurs,

    Les soussignés propriétaires d’immeubles Vers chez Colas prennent la liberté de vous exposer ce qui suit.

    La fontaine dite de Vers chez Colas est alimentée par l’eau d’une source située sur la propriété du village depuis un temps immémorial. Les habitants de ce voisinage ont la jouissance de cette source.

    Par suite de l’inscription des servitudes, nous croyons savoir que le propriétaire de l’immeuble sur lequel repose en partie du moins, le bassin de la dite fontaine, veut revendiquer pour lui seul un droit à la source qui l’alimente en demandant à cet effet une inscription d’une servitude en sa faveur à l’exclusion des autres habitants du voisinage, ce qui serait profondément injuste.

    Persuadés que notre Administration ne voudra pas favoriser le propriétaire qui demande pour lui seul la jouissance de la dite source, cela au détriment des autres propriétaires. Les soussignés ont l’honneur de vous demander qu’il soit stipulé par une inscription aux servitudes, ce qui du reste a toujours existé. Que tous les propriétaires présents et à venir ont en commun la jouissance de la source de la dite fontaine de Chez Colas.

    Cette question est des plus importantes. Nous vous prions Messieurs, d’y vouer tout l’intérêt qu’elle mérite.

    Sollicitant de votre Conseil administratif une prompte décision et conforme à notre demande.

    Agréez, Monsieur le Président et Messieurs, notre considération distinguée.

                           L’Abbaye le 5 mars 1903                      E. Rochat, secrétaire[18].

    Cette fontaine resterait donc propriété privée.

    Fontaine du Moulin

    C’est la seule qui ne soit pas citée par l’enquête sur les maisons de 1837. Elle doit donc être postérieure à cette date.  

    Elle est située proche de la source de la Lionne, au Moulin précisément. Privée, en béton, elle n’offre qu’un intérêt relatif. Disons simplement que sa position, en amont du vallon et à proximité de la source de la Lionne, lui permet de n’être jamais à sec. Il en est de même  par ailleurs de toutes les autres qui doivent aussi avoir leur source dans cette zone.

Fontaine du Moulin.

    D’autres détails sur les fontaines de L’Abbaye et sur les fontaines en général

     Conditions pour l’entretien des fontaines, du 21 mars 1887

    Art. 1er.

    Les bassins seront lavés toutes les fois qu’il sera nécessaire, en tous cas tous les samedis soirs.

    Art. 2ème

    En hiver, la neige et la glace devront être débarrassés aux alentours afin que l’abord en soit facilité.

    Art. 3ème

    On veillera à ce qu’il ne se lave pas et qu’il ne se mette pas tremper des choses sales dans les grands bassins, les petits étant destinés à cet usage.

    Art. 4ème

    Il est expressément défendu de mettre tremper des objets dans le bassin de devant ; il devra être fait un rapport contre les contrevenants qui seront amendés.

    Art. 5èm

    La personne chargée de ces soins de propreté ramassera soigneusement le fumier et les immondices aux abords des fontaines ; cet engrais est sa propriété.

    Aux conditions qui précédent cette adjudication est donnée à Constant Golay pionnier pour le prix de 20 frs. l’an partant du 1er avril 1887.

                                                                                                     Constant Golay[19]

    Mais naturellement pas de fontaine sans source ni sans les tuyaux pour conduire l’eau de celle-ci dans les bassins par l’intermédiaire des chèvres. Les tuyaux en bois demandaient un entretien régulier ou leur remplacement. La confection de ceux-ci était le travail des bournelliers. On connaît leurs méthodes.

    Rares doivent être à la Vallée de Joux des tuyaux de ce genre encore en service. Si même il en resterait quelques-uns.

    Et pourtant, avant l’avènement des tuyaux en terre cuite, puis en fonte, on l’a vu plus haut, la totalité de notre réseau d’eau était constitué par ce type de conduits.

    Les renseignements les plus utiles les concernant  et leur fabrication nous sont donnés par Jean-François Robert[20]. Nous le suivons : 

Le tuyau avec en bout la boîte, qui servira de jonction entre deux éléments.

Anciennes boîtes mises en collier avec une ficelle.

Exceptionnel document provenant des diapositifs, que l’on pouvait alors se procurer à titre pédagogique, accompagnant l’ouvrage : Le Pays des Sapins, de Ch. Debois, H. Cordier et G. Collinet, instituteur, imprimé vers 1925. On lit en rapport avec la photo : Après avoir favorisé les sources, le sapin conduit l’eau bienfaisante dans la demeure des hommes.

    Conditions pour le percement et posage d’environ 45 toises courantes de tuyaux de fontaine pour la grande fontaine de l’Abbaye donnés à tâche par la commission.

    1o Ces tuyaux devront se percer à la dimension du percet du village, mais il est laissé à l’entrepreneur la faculté de faire la percée jusqu’à 22 lignes. Les débris restent à l’entrepreneur.

    2o Les tuyaux sont fournis par le village rendu sur place pour percer et dès leur percement, le transport sur les lieux du placement sont à la charge de l’entrepreneur.

    3o Il est entendu que le village se charge de la fourniture des boîtes. Le creusement du fossé pour recevoir le cours ainsi que le recomblage sont à la charge du village.

    Le percement et perçage de tuyaux ont été expédiés à Jules Guignard charron pour le prix de un franc la toise[21].

Les outils de taille, Bonard, 1977, p. 32.

 Vieille pierre

    Non pas le granit, qui est une roche dure, inhumaine, sans âme, non pas tout à fait sans intérêt  ni qualité, mais triste. Mais le calcaire, le calcaire à la texture amicale, le calcaire blanc ou jaune ou même rouge, on dit que celui-là a passé par le feu, est-ce vrai ? Le calcaire du Jura, de Vaulion en particulier, avec lequel les anciens carriers, les Bignens en particulier, ont fait des fontaines pour la Vallée et le Pied du Jura. Allez les voir, une au Pont, deux à l’Abbaye,  une  à l’Orient, deux à la Golisse,  et toutes ces autres que je n’ai pas encore su découvrir. Aux Charbonnières  aucune, où les gens, non pas furent plus ordinaires qu’ailleurs, mais simplement que  les fontaines y étaient régies par des sociétés sans le sou et à qui l’entretien des tuyaux suffisait. Du bois et puis du béton, sans que l’on ne transite par  la pierre. Allez les voir, mais allez donc les voir, les belles fontaines de Croy et de Romainmôtier, et les merveilles de Vaulion qui font la fierté de ce village, qui en sont la beauté véritable et à  tel point que l’on voudrait vivre dans leur proximité. De si belles fontaines, si grosses, si solides, avec des armoiries sculptées  sur le devant,  des initiales peut-être, avec une date presque toujours, et tout cela était comme une signature, on savait qui les avait faites, ces Bignens, des artistes que l’on avait au village. Belles fontaines  à la pierre non pas blanche,  plutôt un peu  jaune ou brune, ça dépend où on  les a  prises. Comme la pierre est belle sous le soleil, comme elle est douce sous le toucher et même lisse par place, là  où l’homme se penche jour après jour pendant  des siècles bientôt. Régal des yeux, certes, mais surtout cette nécessité qu’il y avait autrefois à abreuver  le bétail, et dans quelque bassin secondaire, avec  des dates aussi sur le devant, on ne néglige rien,  pour faire les lessives. Des dames se sont ainsi  glacées ici, au cœur du village, à laver leurs draps et leurs chemises. Ou a quelque autre bassin que l’on aurait mis en retrait, avec un couvert au-dessus, adossé à de grands murs qui servent à soutenir un terrain  en pente.

    Et là je vois un tout petit bassin, un bassin de pierre sans qu’aucune date ne dise  à quand il remonte,  qu’un signe quelconque ne puisse faire savoir de manière précise d’où il vient. Et pourtant je le regarde,  tout simple, Ô combien beau, de par ses formes utilitaires. Je me remplis les yeux. Et toutes ces fontaines, elles parlent aussi à mon cœur, Et elles me disent avec émotion, la peine qu’ils eurent à les creuser. Et ce n’est rien quand l’ouvrage peut être mené à terme,  mais que dire et penser d’une pierre qui se casse alors qu’on est à la moitié ou même aux  trois quarts de l’œuvre si cela se trouve. Ca vous fend le cœur. Tant de peine pour rien, tant de coups de burin, de gouge, de marteau, tant de journées à suer sang et eau,  pour ne rien rapporter à la maison que ces éternelles mains usées et aux doigts meurtris par les coups mis à côtés, par les pierres qui ont sauté et coupé. Voyez ainsi toutes ces meurtrissures, voyez ce gris et ce bleu, et ces ongles cassés et jaunes, voyez ces mains déformées. Quelle grande misère du monde qui travaille et ne s’enrichit pas. Juste garde-t-on sa maison, juste mange-t-on le pain que l’on gagne si durement.

    Ainsi donc parfois la pierre sautait des jours ou des semaines après qu’ils aient commencé. Alors il  fallait se remettre à l’ouvrage et ne plus penser à ce que l’on laissait, triste et fendu, qui deviendrait caillou de remblayage d’un chemin quelconque. Ainsi donc, en ce temps-là, c’était surtout la peine. Mais aussi, il faut absolument  le croire, afin que l’œuvre soit belle, le désir de  bien faire, et la joie de créer. On crée, quand on taille la pierre. On n’est pas un simple manouvrier. Et des pierres pour les fontaines ou pour les cathédrales, y  a-t-il une différence ?  Aucune, simplement qu’ici c’est quelques siècles plus tard. Alors on met des initiales sur le bassin, alors on met une date, et comme ça, les hommes, ils  se souviennent.

(Suit l’évocation du transport d’un bassin à l’Abbaye que l’on a pu lire plus haut).


[1] Tapuscrit de 7 pages, daté du 6 décembre 1974, fait à Apples et signé Paul Bonard. On en retrouvera la totalité en complément. Paul Bonard est aussi l’auteur de l’ouvrage : Fontaines des campagnes vaudoises, 24 Heures, 1977. Des passages de ce beau livre traitent des fontaines de la Vallée de Joux.

[2] ACV, GEB 139/ 1-2.

[3] AHA, A2, du 7 novembre 1863.

[4] AHA, BA, du 7 XII 1811. Orthographe retouchée, comme d’ailleurs de tous les extraits qui suivent.

[5] AHA, comptes du village 1812.

[6] AHA, BA, du 7 juillet 1813.

[7] Le convenant là non plus n’a pas été retrouvé.

[8] ACV, GEB 139/ 1-3.

[9] AHA, KN6

[10] AHA, KN 7.

[11] Le cadastre de 1814 semble déjà donner un couvert à cette fontaine. N’était-ce qu’une barrière ?

[12] Le mérrain ou le marin, bois de charpente.

[13] AHA, A2, du 7 novembre 1863.

[14] De toute évidence, puisque le bassin de la Cure avait été financé par l’Etat de Vaud, propriétaire de la Cure.

[15] ACV, GEB 139/ 1-3.

[16] AHA, A2, du 30 août 1871.

[17] ACV, GEB 139/1-3.

[18] AHA, sans référence exacte.

[19] ACA, réf. exacte perdue.

[20] Jean-François Robert, Histoire d’une fontaine, cahier de l’AAVA no 6, sans date (vers 1985).

[21] AHA, H1, du 10 juillet 1871.