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     9. St-Michel et l’alpage – vitrail : le fromager ou fruitier  

Le fromager, vitrail d’Anne-Lise Vullioud.

     On parlé de la rue du haut du village et  du pont de la scierie du Milieu que franchit la route de la Côte à Claude.  C’est par là que passent le troupeau du village,  chèvres ou vaches, s’en allant brouter les communs et que l’on rentre   deux fois par jour pour la traite. C’est aussi par là que monteront à fin mai – début juin les troupeaux pour gagner ces alpages des hauts  où ils resteront toute la saison.

    Si le village posséda d’ancienne date l’alpage de l’Ermitage, pour d’autres de ces pâturages, situés au pied même du Mont-Tendre, il y eut dès l’aube de notre colonisation concurrence entre la commune de l’Abbaye et ces autres  du Pied du Jura. Ainsi appartiennent à ces dernières le Sapelet, le Mazel, La Biole.

    La vie à l’alpage a vu quelques-unes de ses scènes fixées à la fin du XIXe et au début du XXe par des photographes de talent. Ces images nous laissent l’impression d’un monde à part, tranquille en dépit de l’ouvrage à accomplir de la première aube à la nuit, et où nos saisonniers, car la saison ne dure guère plus de quatre mois, ont quand même le temps de philosopher !

Carte des propriétés alpestres situées sur la commune de l’Abbaye. Début XXe siècle. En vert, à gauche, propriétés du village du Pont. En jaune, au centre, celles du village du Pont. En vert, à droite, celles du villagedes Bioux. Les propriétés communales sont en  gris-brun.  

    La saison d’alpage se donne dans les étages supérieurs où chaque paysan place le gros de son bétail, ne gardant plus à la maison qu’une ou deux vaches pour le lait de la famille. Ces dernières fréquenteront les communs.

    Une partie de ce territoire a été rachetée  par le village à leurs propriétaires au fur et à mesure que ceux-ci abandonnaient l’agriculture, faute de repreneurs, ou la quittait pour aller travailler en usine. Le Communal a été formé de cette manière. C’est sur ce territoire que se situaient autrefois les Chalottets où nombre de familles restaient une partie de l’été. On y avait installé une classe d’école où le régent venait enseigner quelques heures par semaine.  C’était une zone dotée d’un microclimat particulièrement favorable. Il est possible que l’on y ait installé une fruitière commune. On y pratiquait la culture.  

    Un  photographe y a passé en 1896 pour le compte d’Attinger de Neuchâtel en vue d’illustrer le livre de  Roger Dombréa sur la Vallée de Joux. Ses clichés sont aujourd’hui d’une grande valeur ethnographique. Nombre d’autres de ces photos étaient collées sur carton, celles-là même que les familles collectionnaient et se transmettaient d’une génération à l’autre. Toutes elles témoignent en  grande partie d’un monde disparu.  

La garde des chèvres dans le vallon de la Lionne fut attribuée en cette fin du XIXe siècle à un vieux couple de bergers qui logeait dans la Maison des Pauvres, à la Côte à Claude.

On fait aussi pâturer les chèvres sur le Communal. A l’arrière-plan les ruines de l’un des derniers Chalottets. L’épierrage était allé bon train pendant des siècles, constituant ces pierriers bientôt  boisés. Le terrain se révèle de qualité. Il  serait  possible  d’y cultiver des céréales ou d’y planter des pommes de terre.   

Le vieux couple logeait dans la Maison des Pauvres, en dessus de l’Abbaye. Pour preuve la présence de la bergère à droite du cliché.  Ce bâtiment existe encore.

Le chalet du Communal, dit aussi chez Siméon, du nom de son dernier propriétaire, Siméon Guignard.

Le berger et ses aides pour la gestion d’un troupeau important. Ici, en cheveux blancs, Colosse (un Dunand), son fils Henr qui fume la pipe et un jeune berger pour tenir la vache. Nous avons affaire ici à une photo composée.  

Colosse contemple le paysage tout en surveillant son bétail. Les pâturages sont constitués en partie par d’anciens champs et sont en conséquence d’excellente qualité.

Outre le Communal, il y avait l’alpage des Ermitages. Celui-ci fut délaissé dès  le milieu du XXe siècle alors que la forêt retrouvait très rapidement ses droits.

Les chalets d’alpage hélas, furent  souvent passé par le feu. Ici Le Bucley,  détruit le 2.06.1957.

                                                                                         FAVJ du 8 mai 1957.

Le Pré d’Etoy de la commune de l’Abbaye, chalet construit en 1750, ayant donc connu un minimum de 220 années de fabrication de fromage ininterrompues.

Nono à la fabrication en 1970. Photo Paul Hugger.

Un repas au Pré d’Etoy dans les années septante. Il faut que l’entente entre les différents membres de l’équipe soit bonne, autrement c’est l’enfer !

Nono au repos dans une pièce annexe au local de fabrication. Les conditions de logement sont rudes, voire totalement primitive encore en ce milieu du XXe siècle.

    Pour une approche de l’histoire des deux St. Michel, au-dessus du village de l’Abbaye

    D’ici, la petite route qui quitte celle du Moulin pour grimper la pente en direction du nord-est, conduit à une maison foraine nommée Petit Saint-Michel. A quelque cinq cents mètres de ce site, toujours dans la même direction mais sans qu’il y ait un chemin de jonction, on trouvera le Grand St-Michel accessible par d’autres voies.

    Ces deux sites étaient connus autrefois sous le nom « Aux Hermitages[1]». Notre historien local, Auguste Piguet, tente d’expliquer ce terme :

    Un problème se pose tout naturellement à l’esprit : le présumé Gosbert[2] se fixa-t-il momentanément sur l’esplanade de St-Michel, tandis qu’à un quart d’heure de là, une équipe d’ouvriers édifiait le futur monastère sur la rive du lac ? – Le nom même d’Hermitages donne quelque créance à cette supposition.

    Divers historiens ont d’ailleurs cru à l’existence d’un prieuré antérieur à l’abbaye, sans toutefois attribuer au premier un établissement à part.

   Une autre explication de l’appellation d’Hermitages à ces hauteurs me paraît plus digne de créance. Il arrivait à certains ascètes d’abandonner la communauté pour se retirer dans une solitude complète. … Pourquoi l’ordre des Prémontrés et partant l’abbaye du Lac n’auraient-ils pas eu leurs thébaïdes[3] ?

    L’accès principal au couvent de l’abbaye se faisait autrefois par la porte St-Michel, appellation fixée sans doute en l’honneur de St. Michel l’Archange dont le nom apparaît déjà dans l’ancien testament, chef de tous les anges du ciel !

    On ignore pourquoi ce terme fut aussi attribué à la Combe des Hermitage[4] dont il effaça peu à peu le nom, celui-ci n’étant plus dès lors attribué qu’à l’alpage sus-jacent, propriété du village de l’Abbaye.

    Le cadastre de 1814 ne parle plus que des deux St. Michel.

    L’accès au Petit St. Michel se faisait autrefois par un chemin très raide quittant à angle droit les dernières maisons du haut du village. La trace de cette voie antique existe encore. La maison fut construite sans doute à la fin du XVIIIe siècle

    Pour quant au Grand St. Michel, constitué de deux bâtiments accolés l’un à l’autre, nous tenons là un voisinage,  construction originale plus ancienne,  l’accès se fait par un chemin quittant la route principale de l’Abbaye au Mont-du-Lac à cinq cents mètres de cette première agglomération pour monter à flanc de coteau au travers de la forêt.

    Ces deux sites présentent un charme exceptionnel. Ils méritent votre visite alors que placés dans leur combe isolée vous pourriez passer une vie entière dans notre Vallée sans les avoir connus !

Carte TopoRando de la Vallée de Joux au 1 : 25 000

Village de l’Abbaye selon Auguste Reymond, photographe de la Vallée. Fin du XIXe siècle. L’ancien chemin du Petit St. Michel est parfaitement visible à droite qui monte face à la pente.

Dombréa 1897. La nouvelle route du Petit St. Michel est flambante neuve, construite dès 1892. Au premier plan la scierie du Moulin dont les activités ne sont plus aujourd’hui qu’un souvenir.

Le voisinage du Grand St. Michel, endroit idéal pour le repos d’un cénobit

    Un très vieux chemin

    Il s’agit de celui qui conduisait autrefois du village de l’Abbaye au Petit St-Michel dont on vient de parler, dit autrefois les Hermitages.

    Ce chemin, on pourrait tout aussi bien parler d’un casse-cou, montait face à la pente depuis l’avant dernière maison du haut de l’Abbaye, côté droit de la Lionne. La pente est raide, et l’on se demande comment des bêtes de somme pouvait charrier des matériaux divers par une sente aussi raide. A cet égard, il faut reconnaître que les gens de l’Abbaye ne furent guère gâtés question de territoire. Mis à part les Grands Champs, en direction du Pont, et une bande plus ou moins plane au bord du lac, ce n’étaient que pentes, et celles-ci souvent d’une déclivité conséquente. Néanmoins on prend conscience qu’à force d’habitude on arrive à gérer sans trop de problème des territoires  de ce type. Il n’est qu’à voir aussi d’autres endroits, dans les Alpes en particulier, encore plus rudes que ceux-ci.  

    Donc qu’il faille grimper, pour gens et bêtes, pas de problème majeur. On construit les attelages en conséquence, on les charge modérément, et hardi, fouette cocher, on arrive toujours  à bon port. Pour retrouver ce vieux chemin on consultera les cartes géographiques anciennes.

 La plus ancienne carte de la région de l’Abbaye (voir ci-dessus)  est celle du notaire et géographe de Vallorbe, Jérémie-Olivier Vallotton. On la date de 1700 environ. Il n’y a qu’une maison dans le vallon actuel des deux St-Michel qui porte encore le nom de Les Hermitages. Cette maison devrait être, selon nos déductions, le Grand St-Michel.

Ces Messieurs les géographes du Roi Louis XVI,  effectuant des relevés à la Vallée au né et à la barbe de LL.EE., ne font état, pour la Combe actuelle de St-Michel, que d’une maison. Celle-ci est le Grand St-Michel alors que le Petit n’a pas encore été construit. Il le sera vers 1790.  

Carte de l’Abbaye signée Georges et Alexandre Wagnon, ACV, GC 1139/2, 1811-1814. On y découvre les deux St. Michel tandis que le terme Les Hermitages est désormais réservé pour l’alpage sus-jacent. L’agrandissement de cette carte montre que le chemin du Petit St. Michel, n’est tracé que sur un petit tronçon dès les dernières maisons du village. Pour le Grand St. Michel le chemin n’est même pas tracé.

Le propriétaire du Petit St- Michel en 1837 (ACV, GEB, volume 1, p. 50).

Photo d’Auguste Reymond de 1890 environ. Toujours bien visible l’ancien chemin du Petit-St. Michel.

 Carte fédérale de 1892. Le vieux chemin conduisant à St. Michel-dessous ou Petit St. Michel  est toujours signalé.

Dombréa 1896-1897. Le nouveau chemin joignant la route du Moulin au Petit St. Michel est cette fois-ci construit. On peut donc le dater d’entre 1892 et 1896.

Ancien chemin et arrivée au Petit St. Michel. Les fenêtres du haut dénotent la présence d’un ancien atelier.

Cette belle et grande maison a probablement été reconstruite après 1837.

Un bel endroit pour une belle retraite !

       Là-bas, tout au bout de la clairière, apparaît entre les arbres la façade à vent du Grand-St. Michel.

ACV, GEB, volume 1, p. 48.  On donne au bâtiment un âge de plus de 80 ans. En réalité la bâtisse originelle est sans doute bien plus vieille que cela.

Carte topographique du canton de Vaud, version de vers 1900. Le chemin joignant le Grand St. Michel est parfaitement visible.

Le Grand-St. Michel.

Poutre située au-dessus de la porte de grange, alors qu’autrefois le néveau était ouvert. 1620 correspondrait-il à la construction de la première maison qui aurait été signalée par une pierre quelconque placée dans le corps du bâtiment ? Sans en avoir la preuve, on peut toutefois affirmer, selon la carte Vallotton de 1700 environ, que la maison existait déjà à cette époque-là, on antérieure à la date donnée par l’enquête de 1837 (voir plus haut).


[1] On devrait naturellement écrire Ermitages. L’orthographe Hermitages semble avoir prévalu autrefois, tout au moins à une certaine époque. .

[2] Premier religieux connu de l’Abbaye-du-Lac de Joux. Pour certains il aurait été le premier abbé, pour d’autres simplement prieur.

[3] Auguste Piguet, Etapes d’une colonisation. Le territoire à orient des lacs de Joux de 1489 à 1600, Editions le Pèlerin façon JLAG, 2000, pp. 171-172.

[4] On devrait naturellement écrire Ermitages. L’orthographe Hermitages semble avoir prévalu, tout au moins à une certaine époque.